Conférence de Laurens Van Den Acker pour X-Auto, article par Alexis GATIGNOL.

Enfant, Laurens Van Den Acker accrochait aux murs de sa chambre les posters des voitures réalisées par Marcello Gandini, fameux designer italien célèbre notamment pour la Lamborghini Countach. Laurens rêvait alors de prendre le crayon et de dessiner lui aussi les automobiles qui arpentent nos routes. Aujourd’hui, il est directeur du design, et membre du commité exécutif de Renault. Ses voitures arborent fièrement le losange sur leur calandre, synonyme du renouveau de la marque française. Le 14 Novembre 2016, Laurens venait témoigner de son expérience à la Maison des X, lors d’une conférence X-Auto.

Les équipes de design – crédit : Jean ­Christophe MOUNOURY

UNE STRUCTURE DE TAILLE

Le département du design Renault siège à Guyancourt où ses 500 collaborateurs dotés de 30 nationalités différentes, occupent 10% de la surface du technocentre. Le design d’une auto n’est donc pas mince affaire et reste surtout l’aboutissement des contributions de chacun davantage que l’initiative d’un créateur solitaire. Cette équipe hétéroclite allie les technologies les plus modernes de design numérique à l’artisanat des sculpteurs. Elle contribue en effet au développement de toutes les marques du groupe, Renault, Dacia, Samsung, Avtovaz et plus récemment Alpine. Elle singularise chaque modèle, de la série, en passant par l’antenne sportive Renault Sport Cars, jusqu’aux accessoires et l’identité visuelle de chaque marque.

Les méthodes de sculpture – crédits : Jean­ Christophe MOUNOURY

DU CONCEPT A LA ROUTE

Dessiner une voiture répond à un processus de 4 ans. Renault définit tout d’abord ses besoins futurs d’où naissent les concepts cars. Haute-couture de l’automobile, les contraintes technologiques disparaissent pour permettre à chacun de rêver et d’imaginer l’avenir. Les concepts cars permettent de tester des idées, de recueillir les appréciations du grand public, et ainsi d’orienter ses démarches futures. Vient alors la première phase de développement du modèle en question, une quinzaine de designers s’acharnent à produire une cinquantaine de croquis, explorant des directions différentes. Seulement deux seront retenues et poursuivies jusqu’à l’état de maquette. Il s’agira alors de déterminer la direction finale vers laquelle tous les efforts seront tournés.

VERS UN RENOUVEAU

Le processus du design s’opère sous forme de cycle. Le constructeur définit l’âme de sa marque, la fait vivre, la développe jusqu’à ce qu’une fracture de style ne devienne nécessaire afin de relancer un nouveau dynamisme. Des constructeurs comme Mercedes ont par exemple brillamment négocier ce virage en rajeunissant leur design et leur image. Dans les années 80, Renault produisait des voitures vives, avant que la marque ne s’égard, notamment avec la Vel Satis ou l’Avantime perdant peu à peu son unité, s’éparpillant dans plusieurs styles sans jamais vraiment trouver le sien. Renault devait alors faire peau neuve, invoquer un renouveau et retrouver son âme.

LES ETAPES DE LA VIE

Les stratégies de design des marques automobiles se déclinent de 3 manières distinctes : une vision « car-centric » caractéristique des enseignes allemandes notamment ; un positionnement « planet-centric » visant à améliorer le monde comme Toyota par exemple ;  et enfin, certaines marques comme Renault, Volvo ou Citroën optent pour une stratégie de design « human-centric » plaçant l’utilisateur au centre des débats. Dans ce cadre, les équipes de Laurens Van Den Acker se sont acharnées à mettre de la vie, de l’humain dans leurs gammes. Chaque modèle s’inscrit dans l’une des grandes étapes de la vie : le temps de jouer en Twingo RS, celui d’être amoureux avec la petite Clio, de voyager avec le cross-over Captur, d’aller travailler en Berlingot, de prendre soin de sa famille en Espace, puis vient le temps de la sagesse incarnée par la Talisman.

La gamme Renault

UN CARACTERE DISTINCTIF

Cette ligne directrice, tant artistique que commerciale, a su donner de la vivacité à la gamme du constructeur. Ce dynamisme prend tout d’abord source dans la palette de couleurs éclatantes des carrosseries, développées pour que « la vie soit plus belle » comme nous le confie leur auteur. Laurens est assuré de l’esthétisme du losange en termes de logo, qui rend d’ailleurs jaloux bon nombre de concurrents dont l’insigne demeure difficilement exploitable. Renault a alors choisi d’agrandir et de verticaliser son logo afin que celui-ci apparaisse fier et confiant sur la calandre. Grâce à un important travail sur la flexibilité de cette face avant, les designers ont réussi à implanter ce trait distinctif sur chacun des modèles de la gamme. Quand la qualité du design repose pour grande partie sur la maîtrise des proportions, les lignes des flancs favorisent elles-aussi la symbiose des modèles complémentaires de la gamme. On retrouvera par exemple des traits de caractère analogues entre la Clio et le Captur.

LES PERCEPTIONS VISUELLES, AUDITIVES ET OLFACTIVES

Les designers Renault ont ensuite apporté le plus grand soin à la modernisation des intérieurs. Ceci passe par l’exploitation de composés technologiques comme les thermo-plastiques, ou des matériaux plus artisanaux comme le cuir ou le métal. Se pose alors la question de l’intégration de multiples consoles numériques et de systèmes lumineux produisant l’ambiance intime du véhicule. L’Espace est alors le parfait exemple d’un intérieur moderne et esthétique. Mais au-delà de la perception visuelle, les designers commencent à se poser la question des perceptions sonores, notamment avec l’arrivée des silencieuses voitures électriques. Une opportunité se présente alors, celle de créer un son identitaire. Mais cela soulève une question, à savoir, comment s’intégrerait ce son avec celui des autres véhicules ? Alors qu’un son pourra convenir aux hommes, les femmes seront attirées par un autre type de sonorité. Quel son est susceptible de satisfaire la majorité ? Le bruit est quelque chose d’intrusif, dont on ne peut se protéger. Au même titre, les designers commencent aussi à se poser la question de l’olfactif : l’odeur des plastiques, dans une voiture neuve et lorsque celle-ci vieillit. Aujourd’hui, les équipes cherchent simplement à supprimer ces odeurs. Mais ce métier, dans l’automobile, reste à inventer.

ENTRE INGENIERIE ET DESIGN

Dans ce processus de revitalisation de la gamme, les anecdotiques roues du Scénic font office de brillant fait d’arme pour les équipes du design. Le monospace compact était alors perçu comme dépassé et cette image pouvait aller jusqu’à frapper son utilisateur. Avec le soutien du marketing, les designers ont alors proposé d’agrandir le diamètre des jantes. Cette mesure s’est révélée contraignante pour l’ingénierie. Le compromis s’est finalement concrétisé au profit d’une roue unique de grande dimension en lieu et place d’un éventail de roues plus petites. A l’issu du projet, toutes les équipes ont pu être satisfaites face à un nouveau Scénic relooké et dans l’air de son temps. Le renouveau de la marque passe par la recherche d’un bon équilibre et la conciliation des aspirations de chaque acteur du projet : le design, l’ingénierie, le programme, le produit, etc. Chaque corps de métier doit aller au-delà de ses problématiques pour répondre favorablement à celle des autres. Seulement certains contingents, comme les fameuses grandes roues du Scénic, méritent d’être appuyés lorsque ceux-ci apportent un réel avantage.

ENTRE COMPLEMENTARITÉ ET DIFFÉRENTIATION

Les équipes de Laurens Van Den Acker sont en charge de toutes les marques commerciales du groupe et doivent s’assurer que l’identité de chaque modèle correspond à ce qui a été défini par la stratégie de différentiation. Originellement définie par des traits rationnels, plutôt « germanique », la prise en charge du design de Dacia par le Groupe Renault a rendu la marque plus émotionnelle, vivante et sensuelle, lui conférant une dynamique plus « latine ». Pour ce qui est de Samsung, la marque n’évolue pas sur les mêmes zones géographiques que Renault. Les deux enseignes jouiront alors du même design pour leurs modèles. Enfin, les designers du Groupe Renault entretiennent de solides relations avec le partenaire de l’Alliance, Nissan. Plusieurs fois par an, les deux équipes se retrouvent et cherchent à conserver une certaine différentiation pour leurs véhicules dont les plateformes sont bien souvent communes.

ZOE e-sport Concept – crédit : Anthony Bernier

ELECTRIFICATION ET AUTOMATISATION

Les technologies véhicules conditionnent bien sûr les libertés des designers. Si le développement des véhicules hybrides accroit les contraintes et diminue l’espace disponible, les véhicules électriques permettent d’envisager de nouvelles proportions. La disposition modulable des batteries et la petite taille des propulseurs favorisent une meilleure aisance dans l’habitacle et laisse même imaginer un intérieur où, à terme, les sièges pourraient pivoter. Et si l’industrie automobile aspire à la mobilité autonome, le design devra repartir d’une feuille blanche et réinventer la voiture de demain. Un nouveau cahier des charges sera mis en place : les passagers devront pouvoir passer un bon moment, communiquer, se détendre, se distraire.

Concept Car Autonome EZ Ultimo – credit : Bertrand Le Pluard

LES BASES DU FUTUR

Mais finalement, à Laurens de nous faire remarquer que « la plus belle des lignes est celle d’une courbe de vente croissante ». Un pied dans le commerce, un pied dans la créativité, le nouveau design Renault se distingue par ses résultats, à l’heure où la Clio et le Captur sont leader de leur segment en Europe. Une étude marketing atteste que si à l’aube de la décennie, c’est la fidélité, puis le prix, enfin le design qui ont porté le choix des clients Renault, désormais, le design est passé en première position. Mais afin de confirmer leurs expectatives, les designers ciblent désormais les points clefs qui devront requérir leur attention à l’avenir. Homogénéiser les intérieurs et extérieurs, améliorer la qualité perçue des matériaux ou encore l’ergonomie des écrans sont autant d’aspects qui nécessitent ces efforts de recherche. Les équipes de M. Van Den Acker ont donc bien posé les bases du renouveau du groupe Renault et les directions qu’elles devront suivre. Mais le design automobile, c’est avant tout de l’esthétisme dans une industrie si sérieuse, et le designer se plait de conclure que « si une grande entreprise ne sait pas rêver, alors elle n’a pas de futur ».

Vision de la F1 2027 – credit : Marc Guillaumin